Vol de feu, L'Harmattan, 2001 - préface et extrait

Vol de feu

Disponible en ligne sur le site de l'Harmattan.

Préface :

voleur de sens

                   par Jean-Pierre Faye

« L’intense pression de la nuit », comme la nomme Raphaël Heyer, appuie ici le langage, autant qu’il fait hurler le vent. Un cataclysme secret et enva­hissant avance de page en page et de mer en forêt. Et ce mouvement d’écume, il se découvre que ses balafres ont pris un corps, « adorablement musculaire ».

 

Poitrines à nu, corps arrachés

À pleine poigne s’embrassent

 

Mais ceux­ci sont pris dans la bascule des réels,

Chair de quatre vents

Pas une cime qui ne fut fond marin

 

Le poème de Raphaël Heyer est bien poesis, car il compte faire que les choses avancent – vers ce sens. Il annonce :

Hier – je n’ose le dire – c’était grands vents

Et avant-hier encore – tempête

… tout à terre !

 

Mais deux semaines plus tard, surviendra très réelle­ment la Grande Tempête dévastatrice du 26 décembre 1999, qui va enlever une partie du toit sur la basilique romane et im­périale de Barberousse à Ros­heim, au voisinage de la forêt rava­gée.

Or le fracas lui-même se résorbe et se résume, car

Le silence

n’existe qu’en l’œil

Lac noir qui absorbe

flèche et déchirure

 

Dans le travail de Pascal Quignard sur l’Alexandra de Lycophron – l’énigmatique poète de la Grèce égyptienne dont le nom signifiait à la fois « Pensée de la Clairière » et « Hardiesse du Loup » – il apparaît que « la concision de chaque histoire, lieu, image ou figure » se ramasse, comme « trouée par l’ultériorité ».

C’est cette trouée qui s’ouvre un tracé dans Vol de feu.

 

Et sans doute le paysage et le bord hölderliniens se des­si­nent aussi au passage,

 

Essence sanguine, invisible

Au sang, tout cœur enceint

Et condamné – voilà la tour

Sur le Neckar, coupable

Infiniment – la vie tyrannique

S’est montrée au désir

 

Mais le désir se délivre ici de toute lourdeur char­gée par le poids des commentaires. Une belle liberté déjoue les filets et les ruses antérieures.

Son souffle nous atteint là où il passe d’un vol rapide,

Profond lui aussi, de la profondeur respirée

 

              Ce pur espace de la douceur – de la douleur.

 

Extrait :

Ne plus savoir que dire

Attendre le pas qui retourne la pierre

Et mette à jour ce qui s’ensablait

 

Une vie grouillante au-delà du jour

Un trépas goutte à goutte et lucide

La mer encore lave et inonde



J’ai traversé des espaces tous nés de la mer

L’eau la même toujours qui baigne ce globe

Jamais nous ne nous en échapperons

L’eau qui nous noie lentement

Jusqu’au lieu où naissent nos lèvres

 

Nous sommes l’espace d’une origine

Je viens du plus récent polder

Reviens ici qui se couche

Au ciel d’azur lamenté – j’envahis le soleil

L’origine de l’œil, nébuleuses et gravités

Nous avons bu la lune dans l’anneau de la mer


Des cris, rires aux yeux fous

Danseurs ivres quittant l’église

Ils s’en vont par la souille du pavé

Dans le labyrinthe charnu de la cité

 

Ils jettent jambons et sons de cloches

Dans les oreilles et sur les galbes

Poitrines à nu, corps arrachés

À pleine poigne s’embrassent

 

Fièvre et saloirs ouverts

Ils saupoudrent jusqu’au tambour dément

Et l’âne hi han très sage

Les emmène au pâturage d’hiver


Balafres de ville, halo fiévreux

Verdâtre comme un flot refoulé

À l’intérieur du théâtre, où les ombres

Baisent la scène, où les lumières prennent

 

Corps, adorablement, musculaire

Un œil tendu sur la vision

Entre les deux instants qui font

L’étrenne funéraire d’une chair

 

Chair de quatre vents

Ici nommée, ici fuyante

Comme les villes ne sont

Que la trace des sables d’un meurtre

 

L’errance obscure du sang

Foi de morsure, c’est l’irréversible

Hameçon – cette blessure, cette bouche

Dont la froideur est la voix de ce feu –

hâle immense

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