La ville est un théâtre : le vagabond de la Table Ronde.

 Un beau matin, la porte du théâtre de la Table Ronde s’ouvrit, dans le petit jour d’hiver, sur un rai de lumière pâle. Traversant la salle, le rayon diffus révéla subitement une présence étrange, immobile, au centre de la scène. Une forme inerte, tassée, humaine – tête versée en avant, était encapuchonnée sous une grande étoffe noire. Ses plis flottants s’affalaient par-dessus le dossier d’une chaise, le bras gauche ballant dans le vide, le droit, coude rentré, tenant fixement le manche d’un balai, la brosse en l’air.

Dans le souffle diaphane qui tamisait fraîchement la pénombre, on aurait cru à quelque moine-soldat ou sentinelle assoupie, veillant là, depuis la nuit des temps, sur les gradins déserts d’un carnaval fantôme – ou peut-être encore, avec son sceptre absurde, au roi Artus lui-même, surgi des limbes d’une fable, qui n’en finirait plus de jouer, qui sait à son insu, une farce pour personne.

On entendit d’abord des voix, très vite de plus en plus nettes, précises, quand soudain la salle s’éclaira complètement. Le curieux personnage releva lentement l’échine, ouvrit un œil à demi, et sursauta d’un bond. À sa droite, au coin de la scène, près de l’entrée, interloqué, un groupe d’étudiants le dévisageait, incrédule, ne sachant trop quoi penser de ce tableau matinal.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– On a cours !

– Cours de quoi ?

– D’anglais !

– Dans un théâtre ?

– On a cours de théâtre en anglais, ici, dans cette salle !

– Quelle heure est-il ?

– Huit heures et demie !

 

Mouvements de troupes à l’Esplanade. Prise d’armes rue Descartes. La rue se resserre à vue d’œil, pressée sur son axe par la ville qui se condense de part et d’autre ; barres, cubes, blocs, tours, amenuisent le vide, préfixent l’espace, suspendent des lignes de fuite à chaque colonne de fenêtres, dressent des miroirs sans tain sur les façades aveugles. La foule enfle au pied du mur concave de la fac de droit comme une rivière contre son barrage, se répand maintenant tout autour, bientôt s’ébranle dans une clameur, gagne la rue Monge vers le boulevard de la Victoire, et peu à peu disparaît tout à fait. 

La ville est là, elle a le bourdon, j’écoute sa rumeur. Enfin seuls. Elle exhibe ses cicatrices – discrètes, ses rides – saillantes, ses mains – rosées, aux longues phalanges de béton blanc, posées à plat sur les anciens marais ; ma bonne vieille Strasbourg, qui a touché du doigt le fleuve, et dont le murmure oublié du Rhin fredonne encore parfois le doux petit nom d’Argentine à l’oreille de qui veut l’entendre.

Je ressens brusquement, un instant, jusqu’à la substance du coup de foudre qui me redresse la face en y plantant une vision ; toute la puissance du combat de titans qui s’est joué ici : d’abord l’homme devant le fleuve, puis l’homme contre le fleuve, et depuis toujours, l’homme contre l’homme ; et maintenant, alors que je m’apprête à en sortir, la fumée de ma cigarette dans l’aula de la fac de lettres. Alors la ville m’envoie sur la dernière branche qui demeure de son étoile citadelle, surveiller le mouvement du soleil jusqu’au sein de la nuit, avant de me rappeler dans les coulisses de ses rues jusqu’au théâtre du lendemain.

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