Argentine (une légende urbaine)

Argentine…

2010 - Texte du poémétrage éponyme.

 

Tu as la tête au Nord, les pieds au Sud, une main à l’Est et l’autre à l’Ouest, petite ville courage, toi, jolie petite grande ville, charmante petite vieille ville ; toi qui pointes audacieusement au ciel depuis plus de cinq siècles, fier comme un « I » majuscule, dressé comme un « h » minuscule, le prodigieux clitoris qui fascine le monde entier dès qu’il te regarde ! Ah ! C’est que tu en as vu des sacrées, depuis que Louis XIV t’a mise sous tutelle, et de toutes les couleurs, des mûres et des pas vertes, quand bien souvent on te prit et te reprit par derrière, en te reluquant depuis la colline… Dans chaque ombre que la nuit allumée bombe sur tes murs, je reconnais des rivières qui n’ont plus cours, et les sillons à sec de grandes fontaines de sang, et la chose des hymnes à la joie. Intrépide et gaillarde, tu avais longtemps tenu jalousement ton destin entre tes grosses paluches pleines d’encre et de poudre à canon. Oh, petite ville, petite grande ville, quel est ton nom de nouveau ?

Je n’ai de nom que sur la pointe des pieds…

Tu disparais pendant quoi, cinquante, soixante ans ? Un petit siècle ? Plus aucune mention de toi nulle part. Tu deviens anonyme. Plus aucun écrit ne prononce ton nom. Ou bien tu n’existais plus, ou bien les peaux parcheminées qui auraient pu recueillir le récit de ce temps-là sont passées au feu de l’histoire qui ne se raconte pas, que ne raconte plus que la gueule de reptile béante où tout finit par se taire. Les seules images que l’on devine sont celles que ses yeux projettent, sans jour ni lumière, au-delà de la nuit. Oh, petite ville, petite grande ville, redis-moi ton nom…

- Je n’ai de nom que sur la pointe des pieds…

Tu baignais tes pieds dans un bras du grand fleuve, à l’endroit où il décrivait un arc ; et la pose que tu prenais sur cette rive te donnait ton nom, bien avant déjà que Julius Caesar ne te possédât, et après lui tous les Césars, tous les Augustes, et alii ; sous leur empire, on perpétua le nom, et tu baignais toujours tes pieds dans la rivière, dans un ultime surplomb ; au-delà, tapi dans le monde des marais phréatiques, c’était le grand fleuve qui revenait des Alpes puissant comme un dieu. Tu en scrutais les crues et les mouvements, tu lui vouais un culte, il devenait une frontière ; tu es une fille du Rhin, née sur sa cuisse. Tu te fortifiais, tu t’embellissais, tu parlais vingt langues avec un fort accent du Sud, et tu t’appuyais toujours davantage sur cette rive, d’abord en sentinelle, ensuite en hôtesse veillant au grain sur ton joli carrefour. On te mit face contre terre, et puis l’on te releva, plus forte encore, et tu commenças à t’effronter.

Argentoratou !

Alors Attila traverse le fleuve et ses marais, un jour, avec sa horde à cheval, au galop, et hop ! Irrésistiblement, il te force, te viole, te pille et te ruine, te désosse, te brûle, fout le camp et d’un coup, tu n’es plus que ton ombre, pour peu que tu aies encore une ombre. Dans l’ombre de ton ombre, on cherche alors l’ombre d’une vie, on trouve des âmes en peine et des corps en délire. 451, c’est la fin du monde.

Argen… 

Tu te tais ! Tes ruines abandonnées deviennent des repaires incertains, hantés par la malaria. Le Nord tombe sur la tête du Sud et lui fend le ventre. L’anarchie est totale, le punk est roi ; regarde-moi cette faune de pauvres hères hagards à demi loups, braillant en petites meutes apeurées autour d’une fragile mule, guettant pour fuir ou leur tomber dessus les silhouettes de guerriers vagabonds, d’aventuriers de misère, de spéculateurs de vie et de mort, des bandits de carrefour qui truandent les petits et les grands chemins, tout ce qui peut se nicher dans la capitulation d’une époque, les femmes mutilées monnayant leurs enfants sales, les petits monstres de bas-fonds qui meurent aussi vite souvent que les chiens – la mort est partout, il suffit de se baisser pour la ramasser ; les charognards sont aux anges. Il faut nettoyer ça. Putain, je ne sais plus ton nom, vieille peau de petite ville, j’ai perdu ma langue, dis-moi ton nom !

Crénom de nom, je te le mettrai sur le bout de la langue !

Tous les écrits, s’ils ont existé, qui auraient pu te signaler pendant toutes ces années – combien ? cinquante, soixante ? un siècle ? – sont désormais perdus. En disparaissant, ils nous ont fait perdre la trace de ton existence, mais en fouillant bien dans la chair de ton flanc, on la surprend, ici et là, ultimes écailles d’une vieille mue, éclats épars qu’on tire de la cendre. Tu n’avais pas tout à fait disparu, et chaque printemps enfouissait un peu plus tes murs ébréchés dans la brèche du temps. Tu n’avais pas tout à fait disparu, et il restait la route, la longue route empierrée qui accompagnait le Rhin dans son épopée vers la mer. Il restait la route.

Via strata lapidae, via strata, strata, strata, strata, STRA-TA lapidae !

Ah, te revoilà ! Te voilà la ville d’une route, à présent, renaissant sur le monticule devant la rivière, dans un nouveau sabir, Strateburgo ; celui qui a la main sur toi contrôle la route. Et te voilà deux fois née, et le vin coule à flots, et tu enivres à nouveau l’histoire, et le temps passe, et le temps fuit, et tu grandis, tu te condenses, tu deviens puissante, tu domptes la rivière, peu à peu tu prends pied sur l’autre rive, l’incertaine, et tu terrasses, tu creuses, tu assèches, tu irrigues, et du Rhin bientôt tu atteins le lit majeur, et l’on t’appelle…

Straßburg.

Et l’on t’appelle…

Strasbourg.

Mais Attila est passé depuis mille ans quand on imprime sur une estampe ton petit nom, le nom qui a dérivé dans les bouches muettes comme l’eau sous les ponts, et qui éclaire les ombres que la nuit allumée bombe sur tes berges, au bord d’une sage rivière.

Touche-moi la langue…

Argentine…

Dis-le moi à l’oreille…

Argentine…

 

 

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